Biodiversité & Territoires


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Quels sont les effets de l’agriculture sur la biodiversité ? Revue d’experts (volet 1)

La parution en 2012 de l’ouvrage Agriculture et Biodiversité. Valoriser les synergies (Editions Quae) rend compte de l’expertise scientifique collective réalisée par un groupe pluridisciplinaire de spécialistes (écologues, agronomes, microbiologistes, spécialistes de la santé végétale, économistes, juristes, sociologues) de différentes institutions (Inra, CNRS, IRD, universités, écoles supérieures agronomiques) en France et à l’étranger. 570 articles scientifiques ont été analysés pour produire cette analyse. Nous en avons parcouru les 178 pages. L’occasion aujourd’hui de vous proposer un premier coup d’oeil sur l’une des problématiques abordées : les effets de l’agriculture sur la biodiversité.

Agriculture et biodiversité

Pourquoi l’agriculture est un facteur structurant fortement la biodiversité des territoires ?

Tout simplement car les zones agricoles représentent 60% de la superficie de notre territoire national ! La plupart de nos régions sont caractérisées par des problématiques agricoles fortes, symboles de leurs identités respectives. Côtes du Rhône dans le Sud-Est, Vergers de mirabelliers et de Questches en Alsace-Lorraine, le comté en Franche-Comté et le Roquefort en Aveyron, nos campagnes (et bientôt nos villes grâce à l’essor de l’agriculture urbaine) sont productrices de tous les produits de terroirs mais pas seulement : sylviculture, production de fibres végétales (chanvre, lin etc.). Ces pratiques ancestrales et contemporaines impactent sans aucun doute l’organisation spatiale de nos territoires régionaux mais également leur dynamisme économique.

De quelle biodiversité parle-t-on ?

Vous avez sans doute entendu parler de l’érosion de la biodiversité à travers le monde. La sonnette d’alarme a été tirée il y a bien longtemps en utilisant comme symboles des espèces emblématiques, fortement menacées (rhinocéros blanc, éléphant, orang-outan, et le non moins célèbre panda), bénéficiant d’un fort potentiel « sympathie » auprès du public (et heureusement d’ailleurs, car que seraient-elles devenues sans ça, compte-tenu des menaces qui pèsent encore sur elles et leurs milieux de vie 😦 ). Pas d’orang-outan ici (quoi que … car en Indonésie, c’est bien la destruction de sa forêt et la production d’huile de palme qui menace sa survie). En tout cas pas d’espèces particulièrement emblématiques. La biodiversité dont nous parlons, c’est celle de nos campagnes, la biodiversité ordinaire, de bords de champs, des lisières et des prairies pâturées. Mais également celle des parcelles cultivées et des élevages. Les espèces domestiquées ne sont pas oubliées :-).

 

Pourquoi s’intéresser aux milieux cultivés ?

Les gestions liées à l’activité agricole ont façonné nos territoires depuis des siècles (plus de 2000 ans pour certains). De nombreuses espèces se sont adaptées à ces paysages. Il résulte que ceux-ci présentent une diversité d’espèces comparable à celle des habitats naturels. Ces « gros morceaux » de territoire que représentent les champs, vergers, domaines viticoles, forêts et pâtures offrent les conditions environnementales dont certaines espèces en déclin ont besoin pour persister. L’exemple donné par cette expertise est éloquent : en Allemagne, 75 % des espèces en danger sont dans des zones gérées par l’agriculture et la sylviculture. Pour certaines espèces, ces habitats gérés sont devenus des zones « refuge » suite à la destruction de leur habitat naturel (cf urbanisation des territoires). L’influence de l’agriculture sur la biodiversité, que se soit en termes d’équilibre entre les milieux naturels et gérés, ou bien de la qualité des milieux gérés par l’agriculture est donc mesurable et à mesurer !

Quels sont les impacts des pratiques agricoles à l’échelle des parcelles ?

Le groupe d’experts conclut que l’intensification et la simplification des pratiques agricoles (labour, usage des pesticides et des fertilisants, pâturage …) a des conséquences négatives sur la biodiversité : diminution du nombre d’espèces, généralisation des espèces « banales », et modification de leurs caractéristiques fonctionnelles. En revanche, l’application d’une gestion modérée peut favoriser la biodiversité.

  • pour les cultures annuelles : les impacts sont liés à des pratiques qui agissent directement ou indirectement sur la biodiversité (i) en modifiant le milieu (par un labour profond et répété et par l’emploi de fertilisants minéraux), et (ii) en modifiant la biocénose (cad les êtres vivants, par l’emploi de pesticides pour détruire les bioagresseurs). L’ensemble de ces pratiques diminue le nombre d’espèces observées sur les parcelles. Le labour réduit également leur abondance dans le milieu. Seules les espèces très adaptées à cette gestion survivent dans le sol et peuvent germer (plantes adventices). La macrofaune (vers de terre etc.) est d’autant plus affectée par cette pratique que le labour est profond. Les réseaux trophiques  s’en trouvent modifiés ce qui change donc également la composition des communautés des autres espèces du sol. Il est admis par la communauté scientifique que les pesticides (herbicides, fongicides, insecticides) sont aussi l’uns des responsables majeurs du déclin de la biodiversité dans les agro-écosystèmes des pays industrialisés : ils affectent de manière non sélective et directement la faune du sol (vers de terre, athropodes du sol, mollusques) et les plantes (espèces messicoles) au sein des parcelles et mais aussi dans les bords de champs. Des effets sont aussi connus les oiseaux et les amphibiens.  Les populations résistantes à ces phytosanitaires se développent et favorisent également l’apparition de ravageurs et pathogènes résistants à ces mêmes traitements. La fertilisation a entrainé la disparition d’espèces adaptées aux milieux pauvres en nutriments, le remplacement d’espèces spécialistes par des espèces généralistes, la modification des chaines trophiques et l’appauvrissement des communautés d’organismes du sol. D’autres gestions impactent la biodiversité des parcelles cultivées : les rotations et la maitrise de l’eau. Les effets des rotations sont surtout observés sur le contrôle des bioagresseurs : en perturbant le cycle de développement de ceux-ci, ils permettent de réduire l’usage des pesticides avec des effets positifs sur la biodiversité. Le drainage de l’eau a des effets négatifs sur les espèces inféodées aux conditions humides. L’irrigation, elle, diminue la diversité végétale bien qu’elle soit favorable à la faune du sol.
  • pour les cultures pérennes (sylviculture, arboriculture) : c’est l’usage répété de phytosanitaires non sélectifs (contre les bioagresseurs des espèces cultivées) qui affecte principalement la biodiversité de ces systèmes. Les effets directs sont la mortalité et la baisse de fécondité sur les organismes cibles (arthropodes ravageurs) mais également sur d’autres espèces présentes dans les vergers (petits mammifères, oiseaux, arthropodes …), l’altération de la structure des communautés d’auxilliaires des vergers impliqués dans la régulation naturelle de ravageurs. Les effets indirects sont la suppression de biomasse et de ressources pour de nombreuses espèces altérant les chaînes trophiques pour ces mêmes organismes.
  • pour les prairies permanentes (couverts végétaux plurispécifiques pérennes ou pluriannuels) : les impacts sont principalement liés aux modes de pâturage et aux pratiques de fauche et de fertilisation. Seul le pâturage modéré a des effets positifs sur la biodiversité. Il (i) augmente le richesse spécifique des plantes et l’abondance et la diversité fonctionnelle d’organismes du sol (vers de terre, nématodes, amibes, champignons mycorhizogènes …), (ii) augmente la richesse des communautés végétales lorsque ce pâturage est pratiqué par plusieurs espèces différentes, et (iii) sélectionne modérément des plantes à durée de vie courte, à croissance rapide et résistantes au piétinement. En revanche, un pâturage de forte intensité (i) diminue la richesse spécifique (nombre d’espèces) chez les végétaux, les arthropodes, les petits mammifères et la faune du sol, (ii) augmente la richesse spécifique de certains oiseaux mais en en diminuant les abondances, (iii) diminue la diversité fonctionnelle de la microfaune du sol, (iv) sur-sélectionne des plantes à durée de vie courte, à croissance rapide et résistantes au piétinement. Quand au pâturage de faible intensité, il diminue la richesse spécifique des plantes. La fertilisation permet une augmentation de la production de biomasse et l’abondance de chaque espèce mais diminue le nombre d’espèces observées chez les plantes et les microorganismes du sol et favorise les espèces de grandes taille à forte capacité de croissance. Pour finir la fauche, la fertilisation et le pâturage diminuent la disponibilité de sites pour la reproduction des oiseaux et des difficultés pour leur approvisionnement.

Quels sont les impacts des pratiques agricoles à l’échelle des paysages ?

Les pratiques agricoles ont, à travers l’Histoire, profondément changé l’hétérogénéité les paysages tout en les fragmentant. En cause : le changement d’utilisation des terres vers une moindre diversité des cultures dans le temps et l’espace, l’intensification des pratiques et la synchronisation des dates de fauche et de récolte, la déprise agricole et l’augmentation de la taille des parcelles liée au remembrement.

  • L’hétérogénéité qui regroupe la quantité d’éléments semi-naturels dans le paysage (bois, prairies non intensives, bords de champs, haies), leur bonne santé, leur diversité ainsi que celle des couverts cultivés, s’est trouvée réduite. Les conséquences sur la biodiversité lié à ce facteur sont (i) une baisse de la biodiversité (nombre d’espèces et abondance) pour la plupart des groupes d’animaux et des plantes, (ii) la présence de zones non-cultivées (ex : prairies) jouant un rôle d’habitat, de corridor ou encore de refuge pour de nombreuses espèces. Si l’on augmente leur proportion dans ces paysages, la biodiversité augmente, pour les oiseaux, les vers de terre ou encore pour la microfaune du sol par exemple ; (iii) des réponses différentes selon les groupes d’espèces. Ainsi, les espèces spécialistes sont toujours plus sensibles que les espèces généralistes car elles sont plus fortement tributaires d’un habitat et d’un faible nombre de ressources, l’homogénéisation des paysages défavorise les espèces rares et favorise les espèces communes (on parle de banalisation des espèces) et les ravageurs, la mobilité, la taille, le domaine vitale ou de la capacité de dispersion d’une espèce déterminent aussi sa réponse : la structure du paysage impacte donc plus les vertébrés et les arthropodes épigés (hors du sol) que les plantes, les microorganismes et la faune du sol. Enfin, les espèces ravageuses sont favorisées au détriment des espèces auxiliaires.
  • La fragmentation – se manifestant par la baisse du nombre d’habitats favorables aux espèces, leur organisation en patchs, la diminution de la taille de ces patchs et l’accroissement de leur isolement – a un effet négatif sur la biodiversité. On observe (i) une diminution du nombre d’espèces pour la plupart des espèces, même chez les espèces peu mobiles (petite faune du sol, plantes), (ii) une sensibilité accrue pour certaines espèces : comme précédemment les espèces spécialistes sont plus altérées que les espèces généralistes.

 

Des pistes pour préserver, restaurer et utiliser la biodiversité des agro-écosystèmes ?

Les connaissances scientifiques proposent aujourd’hui à la lecture de ces résultats, des alternatives afin de limiter ces impacts et faire évoluer les pratiques sans mettre de côté des objectifs de production soutenables (cf agroécologie).

  • Maintenir la qualité des éléments semi-naturels (haies, bords de champs) et rétablir leur connectivité par l’aménagement de nouveaux éléments (zones enherbées pérennes, haies, arbres, bosquets, mares …) ;
  • Réduire les pratiques intensives (pesticides, fertilisation, labour …) ;
  • Mettre en oeuvre des rotations longues et diversifiées ainsi qu’une répartition ad hoc des cultures sur le territoire ;
  • Introduire des parcelles cultivées pour rompre l’homogénéité paysagère dans les zones dominées par les élevages intensifs sur prairies ;
  • Maintenir une gestion agricole dans les zones de déprise agricole (moyenne montagne) ;
  • Permettre la conversion à l’agriculture biologique.

Afin de compléter cette analyse, nous vous présenterons très bientôt le travail de synthèse de cette même équipe d’experts sur les services rendus par la biodiversité aux espaces agricoles et l’approche technico-économique des pratiques agricoles favorables à la biodiversité. Ces analyses devront permettre de définir dans quelles mesures (bénéfices, conditions de réalisation) il est aujourd’hui possible de revoir le modèle de production agricole en y intégrer la biodiversité.

 

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Surfez sur la tendance : devenez le Andy Warhol du végétal

Après le Street art, le Pop Art, le Nail Art (pour les plus coquettes), voici venu le temps du Land’Art !

Ignorante que je suis, je ne connaissais pas ce terme, bien que certaines créations appartenant à ce courant ne m’étaient pas totalement inconnues (les amoureux des jardins auront visité le domaine de Chaumont-sur-Loire, son Festival Insternational des Jardins et son Centre d’Arts et de Nature). Une remise à niveau s’impose. Né dans les années 60 aux Etats-Unis, Le Land’Art place la Nature au coeur même de la démarche artistique. Il s’agit d’une tendance de l’art contemporain qui utilise des matériaux naturels (bois, terre, pierres, sable, rocher, etc.). Pas de galerie d’art ni de musée à l’horizon (oui c’est gratuit !) : toutes les oeuvres land’art sont exposées en extérieur. Elles se doivent d’être en harmonie avec les paysages dans lesquels elles s’inscrivent. Cette situation les exposent à l’érosion naturelle et ces oeuvres sont donc souvent éphémères.

Plusieurs sites internet vous donneront un aperçu de la grande variété de créations : commençons par les papes du Land’Art : Christo et Jeanne-Claude  et leurs paysages emballés . Le land’Art, c’est aussi le travail du sable comme le pratique Jim Denevan.

Emballage d’arbres en Suisse, Christo

Sand Art par Jim Denevan

« Quel lien avec la biodiversité ? » me direz-vous. Le végétal est souvent placé au centre de la composition artistique (support, décor). Le Portail du Land’Art  vous présente le travail de nombreux artistes dont les créations sont toutes plus intéressantes les unes que les autres : travail dans les jardins, réaménagement de friches urbaines ou de décharge à ciel ouvert, site aéroportuaire, travail en forêt ou en paysage agricole, création à différentes échelles spatiale (de l’arbre au paysage tout entier). Leurs travaux s’inscrivent donc dans des problématiques différentes : de la mise en valeur du patrimoine naturel présent sur le site à la renaturation/restauration/rénovation/réhabilitation d’espaces dégradés. Les créations des artistes de l’agence Blueland, immortalisées sur « la pellicule » (rubrique Galerie), valent également le coup d’oeil !!!

Une mention toute spéciale à JP GANEM pour son Jardin des Capteurs à Montréal et sa philosophie de travail (voir sa video sur le lien précédent).

Le Jardins des Capteurs (2000-2002 Montréal) JP GANEM

Le Jardins des Capteurs (2000-2002 Montréal) JP GANEM

Vue sur Montréal. au premier plan, le Jardin des Capteurs (Photographe Normand Rajotte)

Vue sur Montréal. au premier plan, le Jardin des Capteurs (Photographe Normand Rajotte)

Où voir du Land’Art cet été ? Et bien surprise encore car en tapant ces mots dans mon moteur de recherche, je m’aperçois que de nombreux évènements autour de ce courant artistique sont organisés cet été. Par exemple :

Il existe peut-être une manifestation près de chez vous ou de votre lieu de vacances. N’hésitez pas à utiliser les commentaires pour en faire profiter le plus grand nombre.

Je ne sais pas vous, mais moi, ça m’a donné envie. Alors j’ouvre l’oeil, et le bon.